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Francis lemarque : Le cinéma et la télévision

LE CINEMA ET LA TELEVISION


LE CINEMA DE FRANCIS LEMARQUE

Par Stéphane Lerouge. Extrait du CD Universal Music Jazz France 531 878 0

"C’était un poète du quotidien, de la simplicité. Avec une poignée de notes et quelques mots choisis, il avait l’art de composer des chansons qui sonnaient d’emblée."

Voilà comment Michel Legrand évoque Francis Lemarque, son ami et complice d’écriture, créateur de quatre cent chansons, dont une constellation de standards: Marjolaine, Le Temps du muguet, Quand un soldat, Bal petit bal… et bien évidemment A Paris, son titre blason, peut-être le plus célèbre, sinon le plus enregistré.

En l’occurrence, c’est à Paris que naquit et grandit entre les deux guerres Nathan Korb, le futur Francis Lemarque, fils d’émigrés lituaniens et polonais. Son univers est marqué à vie par le quartier populaire de la Bastille, ses bals musette, ses effluves d’accordéon. Tout au long de son parcours d’homme et d’artiste, Lemarque restera fidèle à ce Paris par fidélité à sa jeunesse, à ses racines, à ses vingt ans marqués par le Front Populaire. Poussé par Jacques Canetti, son directeur artistique chez Philips Fontana, Lemarque interprètera lui-même ses propres chansons… mais trouvera aussi de magnifiques ambassadeurs en Maurice Chevalier, Mouloudji ou évidemment Yves Montand, dont il fait connaissance grâce à Jacques Prévert.

Il existe d’ailleurs une filiation évidente entre l’inspiration poétique du binôme Prévert-Kosma et celle de Francis Lemarque. A une différence notable: le plus souvent auteur et compositeur, Lemarque forme un tandem d’écriture à lui tout seul.

A l’arc de Francis Lemarque, il manque une seule corde, celle de la composition pour l’image. Le déclic se produit à l’aube des années soixante, via la rencontre avec Jean Gabin. Amoureux des rengaines populaires, le magnétique Pépé le Moko trouve dans les chansons de Francis Lemarque des échos à celles qu’il interprétait à ses débuts au music-hall, à la fin des années vingt. Dans la foulée d’une première rencontre informelle sur le plateau du Baron de l’écluse, Gabin invite Lemarque à déjeuner au studio de Joinville, en compagnie de Gilles Grangier et Michel Audiard.

Jean GabinLe compositeur racontait avec amusement ce rendez-vous fatidique, qui allait déclencher des réactions en chaîne :
Au cours du déjeuner, Gabin m’annonce :
"Je vais commencer un film, Les Vieux de la vieille, mis en scène par Gilles, dialogué par Michel, avec Noël-Noël et Pierre Fresnay. C’est l’histoire de trois petits vieux qui, avant d’entrer comme pensionnaires dans une maison de retraite, se payent une virée carabinée… J’aimerais que tu en écrives la musique !"
Je suis resté la bouche ouverte. Il éclate:
"Et ben quoi, tu sais faire des chansons, c’est bien toi qui les écris, tes goualantes, alors pourquoi tu ferais pas de la musique de film ? "

D’une certaine manière, Lemarque reçoit la demande de Gabin comme une provocation : sur la lecture du scénario, il compose une petite marche, à la fois allègre et embuée de mélancolie, au caractère presque enfantin. C’est surement cette part d’enfance qui séduit Gabin: conformément au roman de René Fallet, les fameux Vieux de la vieille (1) sont davantage des adolescents potaches que des vieillards cacochymes. En quelque sorte, la musique de Francis Lemarque oublie l’état physique du trio à cheveux blancs, elle révèle son âme, sa jeunesse préservée. Ce qui est aussi une façon d’alléger le côté "farce paysanne" du sujet, voire certaines outrances de jeu, en particulier l’accent des Charentes de Pierre Fresnay, comme en conviendra Grangier des années plus tard.

Pour cette première incursion dans la musique à l’image, Lemarque collabore avec Paul Durand, chef d’orchestre de variété, compositeur d’opérettes et de bandes originales, notamment pour Henri Verneuil (La Vache et le prisonnier).
A l’automne 1960, le succès commercial du film (3,4 millions d’entrées) et de sa partition aura un effet immédiat : Lemarque est adopté par Gabin et Grangier. Avec Les Vieux de la vieille, une nouvelle voie s’ouvre à lui, celle du cinéma.

Pour ses films suivants, Francis Lemarque se tourne vers un jeune compositeur prodige, dont la virtuosité et la sophistication d’écriture l’ont soufflé dès le début des années cinquante, un certain Michel Legrand. Ils se rencontrent en 1953 : Lemarque a trente-six ans, Legrand vingt-et-un. En guise de symbole amical, Michel trousse une savoureuse relecture tzigane d’A Paris dans son mythique 33 tours I Love Paris, record des ventes aux Etats-Unis en 1955.

A partir de cette étape, le compagnonnage entre Legrand et Lemarque va donner lieu à plusieurs belles chansons (Tu tutoies les muses, En fermant les yeux, T’arriveras bien) et six partitions pour l’image.

"Les circonstances de l’existence ont fait que je n’ai pas eu de père, confesse aujourd’hui le compositeur d’Un été 42. Du coup, à l’entrée dans l’âge adulte, dans mes vingtièmes rugissants, j’ai cherché des hommes susceptibles de m’apprendre la vie, des pères de substitution… et Francis Lemarque a été l’un d’entre eux. J’aimais ses chansons : leur humanité était celle de Francis au quotidien. Quand il m’a impliqué dans ses musiques de films, nous avons fonctionné selon la méthode suivante : il écrivait le plus gros du matériel thématique, je l’harmonisais, je l’orchestrais, je dirigeais les séances. C’était vraiment un mariage entre son sens mélodique et mon sens orchestral, un travail à quatre mains. Et encore, travail est un bien grand mot. C’étaient surtout des moments de plaisir. Car on jouait beaucoup ensemble, surtout aux cartes. Faire une belote, par exemple, c’est apprendre à connaître l’autre, c’est une magnifique façon de coudre l’amitié. Dans la façon de jouer, on cerne mieux le caractère du partenaire. Ca peut paraître insolite mais c’est ainsi que nous avons écrit les partitions du Cave se rebiffe (2), du Gentleman d’Epsom (3) ou de Maigret voit rouge (4)."

En 1962, en berne de financement pour l’enregistrement des Parapluies de Cherbourg (une heure et demi de musique pour chanteurs et orchestre), Michel Legrand pourra compter sur le soutien de Francis Lemarque, entre-temps devenu éditeur.

"Francis a été le seul à m’aider dans cette folle entreprise, insiste Legrand. Il croyait au destin de cette musique, à sa rencontre avec le public. Il ne s’est pas trompé. Je n’oublierai jamais la main qu’il m’a tendue."

Pour Francis Lemarque, l’aventure cinématographique tombe à point nommé : au début des années soixante, la déferlante yé-yé fait brutalement bouger les lignes de la variété. En quelques mois, le twist renvoie la valse musette au musée Grévin des rythmes de danse. "Les chansons traditionnelles ont pris un sérieux coup de vieux et ne passent plus la rampe" concédait Lemarque. Du coup, les sollicitations de cinéastes lui permettent de rester actif, en écrivant de nouvelles œuvres, orchestrales cette fois.

Certes, au même moment, le septième art subit également un puissant séisme, celui de la Nouvelle Vague : Lemarque ne va pas correspondre à ce cinéma-là. Son monde musical s’accorde davantage à des metteurs en scène de l’avant Godard. Des vétérans comme Gilles Grangier ou Marcel Carné -Terrain vague (5) - lui offrent l’opportunité de prolonger l’univers poétique de ses chansons : de belles mélodies, au lyrisme clair et direct, des relents d’un Paris éternel, entre javas et valses des faubourgs… Une esthétique qui fonctionne à merveille sur les séries noires parodiques de Grangier, ses histoires d’escroquerie à la fausse monnaie ou aux courses, véhicules sur mesure pour le Gabin de la maturité, celui qui parle exclusivement une seule langue, le Audiard.

Dans le parcours cinématographique de Lemarque, le grand film de la modernité sera celui de sa rencontre avec Jacques Tati. Au milieu des années soixante, le créateur de monsieur Hulot cumule trois longs-métrages, déjà classiques en devenir. Il prépare un quatrième opus, son grand œuvre, son projet le plus complexe, Playtime, où Hulot bute contre l’abstraction d’une société déshumanisée. Dilution des gags, absence de narration traditionnelle, démultiplication des Hulot : Tati a placé haut la barre de son ambition. Concernant la musique, il a jusqu’alors (quasiment) consommé un compositeur par film. De préférence des musiciens issus de la chanson, sur lesquels il peut avoir davantage d’ascendant.

Pour Playtime (6), il vient de refuser des maquettes signées Georges Delerue. Par l’intermédiaire d’une journaliste, Lemarque entre en contact avec Tati, lui soumet un thème sur une simple indication du metteur en scène : "Pensez à Orly et aux embouteillages !"
Tati semble l’apprécier, avant de se raviser. Le compositeur insiste alors pour visionner un premier montage de Playtime, afin de mieux en cerner l’esprit et les besoins. Tati accepte.
"J’ai trouvé le résultat très beau mais trop cérébral pour un film humoristique, avouait Francis Lemarque. De plus, à mon avis, le format 70 millimètres lui donnait des dimensions écrasantes. Je pensais sincèrement que j’avais eu cette impression parce que j’étais seul dans la salle, qu’il y manquait l’ambiance de la musique, des bruitages. Mais, en même temps, je sentais naître dans ma tête un thème beaucoup plus généreux, plus ample que celui que je lui avais proposé avant d’avoir vu le film. Dix jours plus tard, je lui demandais de venir à la maison écouter la nouvelle musique que j’avais composée. Il est arrivé avec sa femme. Ce fut une soirée formidable. Ils étaient heureux tous les deux, ma musique leur plaisait beaucoup, je l’ai jouée, rejouée, du mieux que je pouvais, en valse, en tango, en fox-trot, des dizaines de fois. A partir de cette soirée, j’ai été accepté comme le compositeur de Playtime." *

De prime abord, l’implication de Lemarque sur Playtime s’avère iconoclaste : le chantre du Paris des bals musette sur d’immenses plans d’une ville de verre, glaciale et fonctionnelle. Mais sans doute Tati avait-il secrètement conscience que l’écriture de Lemarque lui était nécessaire pour réchauffer ses images, leur injecter une forme d’humanité, avec du limonaire, des refrains populaires et un final aux grands élans de lyrisme. L’issue de l’aventure sera artistiquement fructueuse mais humainement en demi-teinte : Tati tiquera quand Francis Lemarque transformera deux thèmes de Playtime en chansons, L’Opéra des jours heureux et A Paris autrefois. A sa sortie, en décembre 1967, le film déconcerte le public, entraînant le cinéaste dans une spirale de complications financières. Quarante ans ont passé : aujourd’hui, Playtime est considéré comme une œuvre visionnaire, une somme de drôlerie et d’exigence… et l’Everest de la contribution cinématographique de Lemarque, cette fois secondé par François Rauber, le lieutenant historique de Jacques Brel.

Après le maelström de Playtime, Lemarque s’attelle à un ultime Grangier, L’Homme à la Buick (7). Un film qui sonne comme le glas d’une époque : avant-dernière apparition de Fernandel, dernier dialogue d’Henri Jeanson… Les temps changent : Michel Legrand va bientôt s’exiler à Los Angeles, où l’attendent quelques rendez-vous majeurs et trois Oscars. Il confie les orchestrations de L’Homme à la Buick à l’un de ses assistants, un jeune compositeur roumain, Vladimir Cosma. Lorsque ce dernier mettra en musique son premier long-métrage, Alexandre le bienheureux, Francis Lemarque en co-éditera la partition, toujours dans un souci de soutien aux nouveaux talents. Il signera également les paroles de la chanson générique, Le Ciel, la terre et l’eau, véritable hymne à la nature, aux plaisirs simples, à l’hédonisme.

Dans les années soixante-dix, Lemarque écrira ponctuellement pour la télévision, notamment pour la mémorable adaptation de Chéri Bibi (8): sa délicate valse (Viens sur ma planète) par Marianne Mille, marquera au fer rouge la mémoire d’une génération de téléphages, avec son chœur de bagnards chantant bouche fermée. Du parcours cinématographique de Francis Lemarque, il reste une période finalement courte (1960-1968) mais d’une grande intensité. Comme une parenthèse enchantée. D’une certaine manière, le cinéma est entré dans sa vie sans qu’il l’ait cherché, presque par effraction. Il a saisi l’opportunité pour aller vers ce qu’il affectionnait le plus : créer en collaboration, se confronter aux autres, s’enrichir mutuellement, tel un compositeur du partage et de la fraternité.

Stéphane Lerouge


* J’ai la mémoire qui chante, par Francis Lemarque (Presses de la Cité, 1992)

Stéphane LEROUGE
LE CINEMA DE FRANCIS LEMARQUE


5-TERRAIN VAGUE

Réalisation Marcel Carné
Adaptation (d'après le roman Tomboy de Hal Ellson) et dialogues : Marcel Carné et Henry-François Rey 
Photographie : Claude Renoir
Musique : Francis Lemarque et Michel Legrand: 
Décors : Paul Bertrand
Montage : Henri Rust et Marguerite Renoir 
Durée : 102 minutes
Origine :  France / Italie
Genre : Drame
Date de sortie : 9 novembre 1960 

Distribution

Danièle Gaubert : Dan
Roland Lesaffre
 : Big Chief
Maurice Caffarelli : Lucky
Constantin Andrieu
 : Marcel
Jean-Louis Bras : Babar
Dominique Dieudonné
 : le râleur
Denise Vernac : la mère de Marcel
François Nocher
Alfonso Mathis
 : Hans
Pierre Richard
Georges Wilson
 : le juge des mineurs
Dominique Davray
 : la mère de Dan
Simone Berthier
Pierre Collet
 : le père de Lucky
Claudine Auger
Dominique Lépinay
Pierre Parel